Voici notre premier texte gagnant de "la légende de l'Ebouillanté"!

« L’Ebouillanté » un récit de Mukendi Dia

Le clown jonglait sur la place, devant la devanture du restaurant depuis le matin, attirant les badauds. Joao cacha tant bien que mal le désagrément que lui causait la vue du saltimbanque. Il avait vu l’affiche du cirque et savait qu’il s’était établi dans le quartier quelques jours auparavant. Il sortit son paquet de cigarettes, et s’en alluma une. L’homme vint immédiatement vers lui.

- Une cigarette, s’il vous plaît monsieur, une cigarette contre une histoire, l’histoire de ce restau, croyez-moi vous ne perdez pas au change, je la tiens de mon père qui la tient de son père, et son père avant lui pendant plus d’générations qu’on pourrait le croire !

Joao lui tendit une cigarette. Ceci fait, il lui fit de la main un signe qui commandait le silence et l'éloignement. Mais l'homme posa son manteau sur les pavés près de lui, et s'assit dessus en disant:
« Chose promise... »

Il ne dit rien avant d’avoir eu du feu.

- Ca s’est passé, il y a bien longtemps, à l’époque des nobliaux, et des brigands. C’était une petite auberge, qui ne payait pas d’mine. Y’avait des puces et des morpions dans les lits. Les plats étaient peu ragoûtants, et la bière ! D’la vraie pisse de vache ! Mais on y mangeait pour pas cher. La maison avait sa réputation auprès des marins du Havre, y’remontaient ici en péniche, s’arrêtaient à l’auberge, avant de finir la soirée chez Berthe, là-haut, rue des Mauvais-Garçons. Le patron était une vraie peau d’vache. Avec une tête à faire fuir les cochons. Et les cochons pourtant, il les aimait beaucoup. Faut dire que l’époque était rude !

Et c’est comme ça que tout a commencé. L’est arrivé que ce soit une fille de la balle, de la famille de mon aïeul qui vienne manger ici ; Elle s’appelait Yvette, mignonne à croquer, et pas encore mariée. Elle venait dépenser les quelqu’sous qu’elle avait gagné en ramassant des jonquilles. Sur l’ardoise, le patron se vantait encore d’avoir du cochon.

Enfin, il avait trouvé une combine avec les braconniers qui écumaient les bois du Roi, vous savez, Vincennes, Boulogne, et autres. Ils lui ramenaient tout ce qu’ils attrapaient, et le patron faisait passer ça pour du cochon. Parfois, ça allait, c’était des ragondins savoureux, mais parfois on l’avait vu servir du putois. Déjà quand c’est frais, ça fouette, alors imaginez quand ça a mariné ! Les habitués savaient qu’il fallait r’garder le grouillot L’était bon comme du pain. Parfois il leur faisait signe, et parfois y’avait pas besoin, il avait un visage qu’était mieux qu’un livre ouvert. Un bel ange blond ! On l’appelait « le Françouais » à cause de sa franchise. Les clients faisaient semblant d’renifler le plat, ensuite ils demandaient au patron d’en bouffer un peu. Si c’était dégueulasse, il vous gueulait dessus, et il vous en servait un autre qu’y pouvait goûter. Elle ne connaissait pas la maison, alors elle a cru que le blondin lui faisait de l’oeil. Elle ne s'est pas méfiée, et elle en a enfourné une pleine bouchée. La légende dit qu’elle n’a pas eu de chance, en plein dans le truffion, qu’elle est tombée, et la seconde d’après, dans les pommes.

Pourtant, faut y aller pour commotionner une enfant des rues. L’auberge était pleine de marins en pèlerinage, qu’avaient tous eu le coeur bouleversé par sa beauté. Pur eux, ça a été la goutte de trop. Leur sang n’a fait qu’un tour : Y z’ont chopé le patron et l’ont traîné sur cette place, là au milieu. Y z’ont fait un bûcher, et z’ont sorti sa plus grosse marmite. Puis, y z’y ont mis de l’eau et du feu ; « Le Françouais » n’a rien pu faire, vu qu’il était occupé à embrasser la jolie donzelle. Qu’elle soit dans les vapes, ça lui avait comme qui dirait redonné du courage. Le temps qu’il la réveille, le mal était fait. Alors la foule en a fait l’patron, et elle la patronne. La bouffe est bien meilleure depuis, et avec la famille on vient souvent ici.

- Dès ce jour, deux choses sont toujours restées semblables : primo quand la bouffe n’est pas bonne il arrive malheur au chef, et deusio, rapport au premier patron, la maison s’appelle toujours "l’Ebouillanté". Merci pour la clope, l’ami ! » finit le saltimbanque.

Joao chassa la dernière bouffée de fumée de ses poumons et rentra plus tendu qu’il n’était en sortant. Il songea avec exaspération qu’il aurait pu trouver du travail ailleurs que chez des fous. Sa première semaine, songea-il en enfilant son tablier, et ça se corsait déjà ! Il souleva le couvercle et huma avec satisfaction son pot-au-feu. Puis soudain il se sentit tout déprimé. C’était du cochon !

Mukendi Dia

L'établissement décline toute responsabilité sur les contenus civiques de ce texte de fiction littéraire, notamment en ce qui concerne la dépendance tabagique ou l'usage alimentaire du cochon. (Note des organisateurs)

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