Voici notre deuxième texte gagnant de "la légende de l'Ebouillanté"!

Il se raconte une légende, là-bas, en Anatolie, dans la campagne profonde de Turquie. C’est l’histoire de Sévane, l’ébouillanté, celui qui a fait le thé comme personne avant lui. Un bon thé, bien fort, qui vous remue au fond de votre être, qui vous envahit les sens, l’odorat et le goût, et, avant de vous quitter, vous laisse détendu comme dans un rêve. Le lien entre le thé d’orient et d’occident murmure-t-on encore. Sévane, dont paraît-il, le secret se trouve à Paris, gardé jalousement et en son honneur dans un salon de thé appelé "l’Ebouillanté".

L’histoire de Sévane débute ce beau matin de printemps, où il met son baluchon sur ses épaules, direction la capitale. Tout jeune adolescent, il va chercher du travail à la ville, à la gigantesque ville de Constantinople, l’actuelle Istanbul, la porte d’Or, la porte de tous les rêves. Il part pour voyager jour et nuit, en parcourant les chemins en terre à pied. Il ira lentement, très lentement.

"Va lentement." lui avait dit son grand-père, dont on racontait dans toute l’Anatolie qu’il avait voyagé en Chine et en Inde. "Ménage ta jeune force, et n’oublie pas de sentir de tout ton être." lui avait conseillé le vieil homme à qui on soupçonnait des pouvoirs magiques. Il récoltait toutes les herbes aux alentours et les mélangeait pour en faire des breuvages exquis. Et que dire de son thé ? L’un des meilleurs sans doute. Sévane s’en allait donc lentement, avec dans le cœur et la tête tout l’enseignement de son grand-père. Il faisait du thé de temps en temps sur le bord de la route et le partageait avec les voyageurs qui se demandaient comment ce gamin pouvait faire ce thé extraordinaire avec presque rien.

Quand il arriva à Constantinople, il se dirigea naturellement vers le souk, le marché couvert de la ville comme on l’appelle là-bas. A l’entrée principale, il s’arrêta et huma l’air lentement. Ca sentait le thé, mais un thé maladroitement préparé se dit-il avec colère. Il suivit l’odeur dans le labyrinthe du marché, en pistant les arômes qui lui chatouillaient les narines. Il ne s’arrêta pas devant les bijoux, il ne s’arrêta pas devant les femmes, il ne s’arrêta même pas devant les pâtisseries alors qu’il crevait de faim, mais il s’arrêta devant une échoppe. Une échoppe bleue, avec un rez-de-chaussée au plafond bas au milieu duquel un escalier en colimaçon donnait accès à un étage étroit, le tout respirant la tranquillité. Un homme corpulent et à la moustache gigantesque en remplissait la porte d’entrée juste en face de Sévane.

"Qu’est-ce que tu attends l’ami ? " l’interpella-t-il de sa voix puissante.

"Je sens que votre thé n’est pas bien préparé Monsieur."

Soulimane, tel était le nom de ce géant craint dans tout le souk, devint rouge comme le fer prêt à être battu par le maréchal ferrent.

"Comment ? Jeune insolent ! Que feraient tous ces gens dans mon magasin si mon thé était si mauvais ?"

"Sauf votre respect, j’ai dit "mal préparé", pas "mauvais" et votre échoppe est loin d’être pleine cher monsieur. La raison en en est sûrement qu’il manque quelque chose à votre thé."

"Tu joues avec ma patience, jeune fou, tu vas voir de quel bois je me…"

Alors que le terrible Soulimane dont les colères étaient réputées dans tout le marché allait fondre sur lui, Sévane retira soudain un beau tissu de sa sacoche et le mit devant le nez du gros bonhomme qui s’arrêta net, en sentant l’odeur qui en émanait.

"Mais qu’est-ce que…"

"Laissez-moi quelques minutes à l’intérieur vous préparer un bon thé, et vous pourrez me rosser s’il ne vous plaît pas, cher monsieur."

"Mais tu es vraiment fou toi, ne tiens-tu pas à la vie ?"

"Et laissez-moi utiliser cette eau qui vient de la rivière de mon village." finit Sévane en mettant sous le nez de Soulimane une gourde faite d’une peau couleur crème.

Soulimane ne savait plus quoi dire. Jamais personne ne lui avait face comme ce jeune homme-là. Il avait une assurance et un sourire qui n’étaient pas provocateurs mais d’une réelle gentillesse. Il observa du coin de l’œil sa femme qui se tenait dans la cuisine et qui le regardait d’un air sévère. La main de celle-ci se leva, sa décision allait tomber. Et à la grande surprise de Soulimane, elle fit signe au jeune homme de s’approcher. Le gros bonhomme se résigna comme un ours déçu de ne pas attraper son poisson dans la rivière et laissa passer Sévane. Puis, soudain, se retourna et rugit :

"J’espère pour ta vie que ton thé sera le meilleur au monde fiston." son cri fut si puissant qu’il fut entendu dans tout le marché.

Sévane, pas impressionné, s’assit calmement dans la cuisine, sortit de son sac le thé enroulé dans le tissu, une petite théière en argile et sa gourde. Soulimane attendit impatiemment et fut servi par Sévane avec un verre évasé typique de Turquie. Le gros bonhomme sentit le thé, palpa le beau liquide de ses grosses lèvres d’ours. Les arômes de thé s’emparèrent de son nez, de ses papilles, le remuèrent entièrement, avant de le laisser en paix et de beaux rêves s’installèrent dans ses yeux. "Ce thé est excellent." s’exclama-t-il de sa voix énorme et il envoya une telle claque sur l’épaule de Sévane qu’il en fut renvoyé dans la cuisine comme une plume.

A partir de ce jour, il se dit que Sévane fut adopté par Soulimane. Ils firent tous les deux le meilleur thé d’Orient. Il se dit aussi qu’avant la mort de Soulimane les deux hommes firent un long voyage à travers l’Europe, jusqu’à Paris, et qu’à la mort du bonhomme, Sévane attristé s’ébouillanta pour la première et la dernière fois de sa vie. Cela lui arriva dans le Marais, à l’intérieur d’un petit salon de thé qui faisait aussi office de restaurant, un endroit que Sévane aimait parce qu’il était simple et beau. Il s’installa quelques temps près de ce salon de thé, prit son temps et enseigna l’art du thé aux gérants qui le transmirent ensuite de génération en génération. Avant son retour vers Constantinople, ceux-ci renommèrent le lieu en hommage à Sévane. D’ailleurs, en Anatolie, il se dit encore que cet endroit à Paris, "l’Ebouillanté", et la maison de thé bleue de Soulimane, qui se trouve toujours quelque part dans le marché couvert d’Istanbul et que vous pouvez voir si vous cherchez bien les arômes de thé en humant l’air, se ressemblent étrangement : de tous deux se dégagent une tranquillité et une bonne odeur de thé, d’Orient et d’Occident.

Hirac Gurden

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