Voici notre quatrième texte gagnant de "la légende de l'Ebouillanté"!

Un parfum pour un voyage

On raconte qu'à l'époque dite "des lumières", un vieil alchimiste rassasié de fabuleux voyages à travers les mers du Sud, décida de se fixer à la capitale pour finir sa vie paisiblement.
Il n'avait pas eu le temps, ni le désir de fonder une famille mais il avait créé des liens inaltérables avec les indigènes des diverses parties du monde où il avait fait escale. Il se souvenait avec émotion des parfums propres à chaque région, des herbes, des aromates, des recettes, des goûts épicés, fleuris, doux ou amers, des différentes décoctions qu'on lui faisait goûter comme une façon de sceller une amitié.
Sa famille c'était le parfum des souvenirs, il le transportait dans un gros sac de toile à travers tout le pays. Sur son passage, flottaient longtemps les effluves de ses voyages sous forme de fleurs, d'herbe ou de fruits séchés.
Il souriait aimablement aux curieux et répondait toujours : "un parfum pour un voyage" et, serrant son précieux sac contre lui, il racontait son arrivée en Chine, les fleurs délicates du printemps parfumant l'air et l'eau, le vert amer colorant le liquide, revigorant le corps ; les Indes et leur Darjeeling, frais et brûlant à la fois… et il décrivait ainsi chaque pays et ses trésors naturels.
On lui demandait alors comment son sac pouvait contenir autant de trésors sans s'abîmer et comment il convenait de préparer les herbes pour en extraire le meilleur de la saveur et du parfum. Là, notre vieil homme, révélait-on, souriait et disait simplement : "de la juste alchimie des éléments, l'air, le feu, l'eau et les fruits de la terre".
Ces paroles étaient mystérieuses pour les paysans de l'époque ; de la terre, ils ne connaissaient que les cultures traditionnelles. Depuis peu, on mangeait un tubercule rapporté des Amériques. Il était fade bien que nourrissant. Il fallait acheter du sel, pour savourer cette pitance et il était clair pour nos pays nourris de blé, de pommes de terre et autres légumes, que le raffinement des herbes d'un autre monde, le parfum discret qui auréolait le vieux voyageur, n'avaient rien de commun avec le fruit de leurs terres, durement travaillées pour le récolter.
Avec une moue dubitative, ils rentraient chez eux, un peu déçus, un peu jaloux, un peu curieux. Le vieux devait être une sorte de sorcier, il parlait mais se gardait bien de montrer ses herbes ou d'en révéler le nom.
Lorsque notre homme arriva enfin à la capitale, ses histoires parvinrent très vite aux oreilles des taverniers, avides de nouveautés pour attirer des clients dans leurs auberges.
Notre homme, pour gagner son gîte et son couvert, s'isolait devant les fourneaux et préparait une mixture étrange qui embaumait rapidement l'auberge, au grand étonnement des consommateurs.
On cherchait à connaître son secret mais le voyageur apportait une simple tasse d'eau fumante d'où se dégageait un parfum presque trop féminin pour les rustres assoiffés de bières et de vin qui erraient là.
Il était reçu comme un roi, hébergé gratuitement… ou plutôt contre le secret des herbes parfumées.
Notre homme, malin comme un singe, répondait invariablement "il s'agit simplement de la juste alchimie des éléments" sans divulguer le secret de son gagne-pain.
Les aubergistes s'hasardaient donc inlassablement à retrouver l'arôme parfait, le même qui entourait le vieux et son sac. On essaya bien de lui voler son trésor, mais il s'en servait d'oreiller.
Un hôtelier surtout, le Père Rougeot, était décidé à s'attirer une nouvelle clientèle : les femmes. On l'appelait Rougeot à cause de ses joues rougies par les longues heures devant les marmites de sa cuisine, à goûter et re-goûter ses plats. Il se voulait raffiné et avant-gardiste, ce qui faisait rire grassement la profession.
Il avait entendu parler de l'eau parfumée et était très avide de connaître le secret de notre ami le voyageur. Il l'invita donc, à grands renforts de cadeaux, à s'installer dans son auberge.
Chaque jour, il tâchait de soutirer le mystère de notre ami, ou il tentait, lorsque le vieux s'absentait brièvement, de voler le sac pour y prendre quelques épices afin de reproduire le même breuvage.
Mais il n'arrivait à rien. Il testait bien l'eau chaude en mélangeant des herbes comme le thym, le laurier ou des pétales de rose, mais tout cela ressemblait à une soupe ordinaire ou à une eau de toilette pour bébé.
Il lui fallait les herbes du sac. Un soir que le vieux préparait un nouveau breuvage pour les curieux assoiffés de voyages, le Père Rougeot fonça dans la chambre de son invité, ouvrit le sac et plongea la main dans son contenu. Il en extirpa un petit paquet de toile et le cacha sous sa chemise, un sourire satisfait aux lèvres.
Le lendemain matin, aux aurores, il mit de l'eau à bouillir et entreprit d'ouvrir fébrilement le petit sac odorant. Il en avait les mains tremblantes, les narines dilatées, au point qu'il lâcha bêtement le sachet dans la marmite qui chauffait à gros bouillons. Surpris et sans réfléchir, il plongea la main dans l'eau afin de récupérer le sachet très vite quand il réalisa que l'eau était bouillante. Il retira sa main rougie, en hurlant de douleur. Il bondit dans la cour pour la plonger dans de l'eau froide.
Quand il revint, le bras couvert de cloques, il fut ébahi par le parfum qui emplissait sa cuisine : il avait réussi !
Dans l'entrée, le vieux lança : "vous voilà puni pour votre cupidité et récompensé pour votre persévérance".
Par la suite, le voyageur s'installa chez l'aubergiste et, le trouvant digne de connaître son secret, lui énuméra les différentes herbes qu'il avait en sa possession et lui apprit à en faire une délicieuse boisson, lui expliqua l'infusion, le dosage des herbes, le feu doux, le frémissement de l'eau, et enfin, la dégustation du parfum prisonnier de la vapeur d'abord puis du breuvage pour finir.
Depuis ce jour, on raconte que les héritiers du Père Rougeot occupent toujours la capitale et gardent sur leur menu une large place pour les herbes mystérieuses et odorantes rapportées par un étrange voyageur qui invitait à "un parfum pour un voyage". On dit que "la légende de l'ébouillanté" est le nom de l'auberge authentique qui servit la première les thés des mers du Sud.

Sophie H.

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