Voici notre cinquième texte gagnant de "la légende de l'Ebouillanté"!

Lorette a froid. Elle gèle dans son cocon de verre. Le vaisseau l’a laissée là. Plantée comme un tronc. Elle ne sait pas encore qu’elle peut être un arbre. Sa planète n’a pas de nature. Chaque espèce relevée au cours d’une descente sur terre est mise en culture, surveillée, couvée jusqu’à ce qu’une petite cloque verte laisse échapper une feuille. Avec son équipe, Lorette avait l’habitude d’observer à la loupe cosmique cette plante grossière, archaïque qui ne levait qu’à une température sauvage, surartificielle, vingt degrés d’une canicule propre à fondre les circuits imprimés. Il fallait y retourner.

Cette fois le voyage valait la peine. Elle devait dans une ville rassurante, bétonnée et métallisée, aller prélever une mousse, une plante encore plus petite que les échantillons mis en couveuse. Malgré la longueur du transport, qui durait une ou deux idées de temps pendant lesquelles elle se concentrait sur la stratégie de prélèvement, elle se réjouissait de ce rétrovoyage, et de dépaysement thermique. Sa difficulté consistait à passer inaperçue. En effet, chaque fois qu’elle était envoyée en mission laboculturelle, elle était encerclée de ces populations molles, fragiles, sans connexion, qui se pressaient autour d’elle, traquant ses gestes, scotchés littéralement au sol (sans même pouvoir s’élever dans l’air, comme elle le faisait pourtant, elle, par nécessité) et souvent appuyés sur des troncs qu’elle aurait bien emportés comme échantillons, mais qui ne voulaient pas rétrécir, ni céder sous l’effet de pression qu’elle leur imposait avec son Carotteur 2006 pourtant très performant.

Elle s’était donc résolue à échantillonner vraiment plus petit, ni feuille, ni branche mais une mousse. Elle avait déduit aussi que plus le modèle de plante serait petit, moins il faudrait de chaleur pour la faire grandir rapidement et plus l’extraction serait facile. Sa trousse-à outils-planétaire ne contenait donc qu’un seul élément : de l’eau. Seulement le voyage avait duré une idée et demi de temps et l’eau ne devait plus être assez chaude. La denrée était rare.

Elle était donc à destination. La place des Barres était froide. Les cellules étaient de vieilles architectures comme on en voyait encore dans les images électroniques des jeunes générations, avec des matériaux devenus introuvables, du ciment, des pierres, du bois…… toute l’histoire était là. Il fallait faire pousser ces plantes étranges, dont l’axe central devenait ligneux, au point de résister, d’être dur et de ressembler comme deux gouttes d’eau à ces traces antiques de ce qu’avait construit l’homme. Sûr que pour retrouver cette situation et la recréer dans leur trou noir, il en fallait des demi-idées de temps et des étoiles surchauffées, et des absorptions de particules et des averses de neutrons, et des sacrifices de lumières, et encore des fréquences…… pour atterrir place des Barres, page de livre idéal, et terme de son voyage.

Il y avait l’eau et il fallait la chauffer pour aller plus vite. La mousse croîtrait à grande vitesse, elle n’en aurait que pour quelques pensées, et aurait fini avant même qu’une idée ne se formât. Mais c’était sans compter avec la température. Il lui fallut toquer dans cette architecture, effrayer un drôle de ‘fortin’ tenant dans ses mains une réplique de Wharol, artiste qui avait lui-même répertorié les soupes chaudes Campbell salvatrices de peuplades occidentales, jouer de signaux analogiques, pour obtenir enfin un récipient, sous lequel un grand feu à l’ancienne se mit à cracher.

Quelques mots plus tard, Lorette s’empara du récipient, fonça par les murs pour accéder à la place, et là, penchée sur une plaque de bronze, elle ébouillanta de minuscules cloques vertes du pourtour, pour qu’elles s’érigent en mousse, instantanément. Une lettre, un mot, une pensée, l’attente était longue, elle ne pourrait pas patienter une idée de temps mais…… c’est alors que le ‘fortin’ resté collé au mur, s’aventura au bord de la plaque et tendit à Lorette un jet d’eau brûlante qu’elle dirigea sur les cloques. En une image/seconde, la mousse se mit à ramper, à couvrir la dalle à l’alentour, à verdir en douceur le parvis entier du monument. Lorette ramassait, fractionnait, échantillonnait sa culture. Le regard ébahi du ‘fortin’ saisit Lorette qui lui dit :

-« Vous ne saurez jamais déchiffrer, vous manquerez de temps. Mais ici, sera le site historique de l’ «Ebouillanté ». C’est dans ce lieu et après ce hasard scientifique entre de l’eau bouillante, une boîte de soupe et un enchanteur qui s’ignore, qu’a été conçue la mousse, germe espéré d’une chaîne archéologique végétale sans précédent. Cette mousse sera le germe 1 ». Elle dit. Elle prit.

Elle repartit aussi vite que parachutée. Elle s’est figée, refroidie normalement, a vrillé sur elle-même, et disparut en laissant une petite flaque, brillante, fumante comme une tasse de thé.

Francesca Caruana- mai 2006

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