Voici notre neuvième texte gagnant de "la légende de l'Ebouillanté"!

 

L’ébouillanté

Ceci est le récit entièrement fictif mais néanmoins tout à fait crédible, relatant l’origine de l’enseigne du restaurant sise 6 de la rue des Barres à Paris.

En l’an de grâce 1422, la proximité de la basilique Saint Gervais dont la reconstruction partielle a été commencée deux ans auparavant, favorise l’extension de la ruelle ‘’Au moulin des Barres’’ qui, tout comme la place de Grève est périodiquement battue par les vagues de la Seine.

A l’endroit où se trouve actuellement le restaurant ‘’l’ébouillanté’’, habite le médecin philosophe Gémiste Pléthon. Ce lettré, honni par les gens d’église, subsiste chichement grâce à la vente de décoctions et élixirs confectionnés à base de simples et autres racines.
C’est un homme au visage pétillant d’intelligence, respecté par les humbles et craint par les imbéciles.
Gémiste Pléthon, resté ‘’garçon’’, héberge une adolescente prénommée Ambre, recueillie à l’âge de douze ans après le décès de ses parents lors de l’épidémie de peste de 1419.
Elle en a maintenant quinze et réunit toutes les beautés : La vivacité et la franchise gardées de l’enfance, la fraîcheur de teint et d’esprit ainsi que la candeur de l’adolescence, l’extrême féminité que procure une taille bien prise et une poitrine ferme, ainsi qu’un visage aux yeux éclaboussés d’innocence, trahis par une bouche dont le dessin provoque un désir coupable à la plupart des hommes qui croisent son chemin.

Ambre est appréciée dans le quartier où son sourire enchante les enfants, ravit les adultes et réchauffe le cœur des personnes âgées.

En ce jour d’automne, Gémiste Pléthon appelé à d’autres tâches est absent.
Le temps exceptionnellement doux, augure d’une belle journée qui donne à la vie son goût de promesses.
Comme presque quotidiennement, Ambre s’est rendue à l’église afin de confier ses menus ennuis à la vierge Marie dont elle chérit le sourire de la statue polychrome. L’après-midi est consacré à la confection de confiture à l’aide de prunes qui bouillent lentement dans un chaudron de cuivre.
Maintenant, les ombres s’étirent. La nuit vient, tandis que la rue se vide des habitants pressés d’assister aux festivités de la Saint Michel, place de Grève.

Ambre, que l’obscurité a saisie, allume deux chandelles et sort ajuster les volets de bois. De retour, celle-ci va pour enclencher la chevillette lorsque la porte bat violement la projetant contre la table.
C’est Louis, dit le teigneux, le fils du vannier ; la lippe torve, l’œil humide d’un désir malsain.
Celui-ci se jette sur la jeune fille qui se débat farouchement et lui assène un pilon sur la tête avant de se réfugier au pied de l’âtre.
La peur qui se lit dans les yeux de la victime augmente le désir de son agresseur qui se redresse.
Sans incertitude sur l’issue de la confrontation, l’homme enlève sa ceinture et la fait claquer d’un air menaçant. Ses braies glissent le long de ses cuisses…
Un instant, résignée comme peuvent l’être les victimes de sacrifices, Ambre qui n’a que la force de sa répulsion, saisie le chaudron de confiture bouillante et le brandit devant elle comme une arme tout en commençant à marcher vers la porte.
Le malandrin se saisit alors d’un balai et cherche à déséquilibrer la charge de la fillette.
L’adolescent se sent perdue. Toute sa farouche volonté s’évanouit. Elle n’est plus qu’une enfant à qui on va enlever l’innocence. Malgré la force de son caractère, des larmes coulent silencieusement.
La candide enfant à une pensée vers la vierge Marie à qui elle adresse une prière désespérée.
Dans son esprit qui refuse la souillure, une alternative germe. Sa beauté et sa jeunesse sont la source de son agression, alors tout, même la mort !
Et avant que l’agresseur n’ait tenté un geste, elle renverse le contenu brûlant de la bassine sur sa tête.
Le hurlement qui déchire la nuit alerte les proches qui reviennent de la fête. Il y a des cris, des appels à l’aide, des mains qui se tendent, qui soutiennent la petite et se saisissent de Louis. Celui-ci, qui se débat, regrette, supplie, pleure, est ligoté à une pierre, puis émasculé et poussé dans le lit du fleuve…

Ambre est totalement défigurée. La jeune fille souffre cruellement et seules quelques préparations opiacées la soulagent.
Son histoire ayant ému le bon peuple, c’est en multitudes que celui-ci vient témoigner sa compassion.
Bientôt, les téguments affectés s’infectent et s’ouvrent sur des plaies suppurantes, pustules et abcès suintants.
Cependant, la notoriété de l’adolescente grandit de jour en jour. Des pèlerins viennent maintenant de loin pour prier devant la maison. Jour et nuit, la foule psalmodie des oraisons et des récits de guérisons miraculeuses circulent.

L’agonie de la martyre durera quatre longs mois. Ambre s’éteignit le jour de Noël et fut enterrée au cimetière des saints innocents après une cérémonie émouvante suivie par de nombreux parisiens.
Longtemps le souvenir de ‘’l’ébouillantée’’ resta vivace dans le quartier de l’hôtel de ville.
Le curé de la paroisse St Gervais rédigea un dossier de procès en béatification, malheureusement celui-ci fut détruit par la crue de 1474 qui démolit également le moulin des barres.
La ruelle devint la rue des Barres.
Au numéro six, un restaurateur avisé racheta la maison et baptisa son établissement ‘’L’ébouillantée’’

Plus de deux cents ans plus tard, l’endroit est toujours un restaurant à l’enseigne de ‘’L’ébouillantée.’’ Cependant, l’établissement ayant changé plusieurs fois de mains, l’origine du nom disparaît. C’est pour cette raison, que lorsque le propriétaire refit repeindre l’enseigne, celui-ci n’exigea pas du peintre qu’il rectifie l’oubli du ‘’e’’ final et se contenta d’une remise sur le prix.

Jean Claude CAILLETTE Septembre 2008

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